Difficile pour l’auteur de ces lignes de cacher son intérêt pour Pete Buttigieg, et donc son regret de le voir quitter la primaire. Intérêt lié à son talent oratoire, la clarté de son expression et ses qualités de débatteur. Mais intérêt surtout de voir un total inconnu au profil atypique se frayer un chemin dans une primaire très encombrée, face à d’anciens gouverneurs, des sénateurs, etc. Car Pete Buttigieg représentait, face au dégoût marqué des américains pour l’ « establishement » et pour la politique classique, une alternative au recours à un magnat de l’immobilier et de la télé-réalité, à un milliardaire du monde de la finance ou à un révolutionnaire en colère permanente.
Celle de miser sur un personnage brillant mais qui, plutôt que de choisir la voie facile après Harvard en allant à Washington pour travailler dans l’administration, à la Maison Blanche ou au Congrès, s’est engagé dans l’armée puis a choisi de devenir maire d’une petite ville pour se confronter au quotidien de ses concitoyens et à la réalité de l’action politique1Pour rester un peu objectif, mentionnons quand même les principales critiques à son encontre : trop formaté, trop élitiste, calculateur et manquant de sincérité, faux-nez des élites démocrates libérales du point de économiques qui ne souhaitent pas s’attaquer aux questions d’inégalités, etc. Il est vrai que son programme et ses mesures phare étaient peu claires. Enfin, son bilan en tant que maire de South Bend a été très contesté : accusé d’avoir d’abord favorisé les quartiers blancs et le centre-ville et d’avoir délaissé les quartiers noirs, on lui aussi beaucoup reproché sa gestion de la sécurité et une police très rude envers les afro-américains. On aurait aimé, pour se rassurer par rapport au populisme qui se répand un peu partout, voir si une telle alternative pouvait vraiment prospérer.
Bien sûr, ce retrait de la présidentielle 2020 ne met pas fin à la carrière politique de Pete Buttigieg. Au contraire, tous les observateurs lui promettent un grand avenir. Nul doute qu’il saura faire fructifier ce retrait comme la preuve de son sens des responsabilités et de sa capacité à mettre l’intérêt général avant ses propres ambitions. Il a aussi peut-être obtenu des contreparties ou des engagements du parti démocrate pour le soutenir à l’avenir. Enfin, il pourra mettre à profit les 4 ans qui viennent pour combler son déficit de notoriété et remédier à la méfiance qu’il inspire du côté des électeurs issus des minorités2A l’image d’un Bernie Sanders qui a sillonné les états du Sud et travaillé avec les représentants des minorités latino et afro-américaine qui avaient très peu voté pour lui en 2016..
Reste que ce retrait laissera une impression d’inachevé et peut-être de gâchis pour ses partisans, en raison de l’enchaînement des événements. Celui-ci est particulièrement intéressant à regarder un peu plus en détail dans la mesure où il reflète les faiblesses et les fragilités du processus des primaires, et l’importance démesurée prise par des petits événements.
Alors que le caucus de l’Iowa était présenté comme déterminant depuis plusieurs semaines, le résultat exceptionnel et d’une ampleur inattendue de Mayor Pete, qui avait consacré énormément de temps et de ressources financières à cet état, ne lui a finalement pas beaucoup servi. Parce que le résultat a été annoncé très tardivement et donc contesté. On sentait, lors d’une soirée électorale où les résultats ont tardé à venir, la déception des commentateurs de ne pas pouvoir mené la séquence médiatique prévue. Au final, on a plus parlé du fiasco organisationnel que du résultat, au détriment de Buttigieg.
Ensuite, lors du scrutin du New Hampshire, le résultat de Buttigieg (deuxième sur les talons de Bernie Sanders) a été à nouveau amoindri à la fois comptablement et médiatiquement par la performance d’Amy Klobuchar. Comme après chaque débat, les observateurs ont cherché un vainqueur à celui qui a précédé le vote du New Hampshire : en insistant sur la performance d’Amy Klobuchar (meilleure il est vrai que précédemment) et en suscitant un engouement – très ponctuel car bien vite retombé depuis… – autour d’elle, ils ont probablement contribué à son bon score, diminué d’autant celui de Pete Buttigieg3On notera que le débat du New Hampshire a eu d’autant plus d’importance qu’il n’y a pas de vote anticipé avant le jour de la primaire. A contrario, Elizabeth Warren n’a pas pu bénéficier à plein de sa performance au débat précédent le caucus du Nevada, car des nombreux électeurs avaient déjà utilisé la faculté de voter par anticipation avant le débat.. Par ailleurs, les analyses post-débat ont insisté sur les 19% de Klobuchar et son retour dans la course plus que sur les 24% de Mayor Pete et ce dernier n’a de nouveau pas pu ou pas su faire fructifier ce capital.
Enfin, dernier effet de cette séquence initiale de primaires, le résultat de la Caroline du Sud a définitivement validé l’idée selon laquelle Buttigieg ne peut pas rallier les votes des minorités alors que Biden serait leur champion. On aurait pu s’appuyer sur le résultat du Nevada (état aux fortes minorités latino et afro-américaine) dans lequel Biden avait rassemblé 20% contre 14% pour Buttigieg, ce qui n’était pas si faible. On aurait pu aussi se dire qu’il fallait peut-être attendre Super Tuesday pour juger de cela à plus grande échelle avec les résultats en Californie, au Texas ou dans d’autres Etats du Sud pour jauger des potentiels des uns et des autres. Et de penser que si la Caroline du Sud votait lors de Super Tuesday et pas trois jours avant, la suite de la primaire aurait pu être bien différente.
La décision de Buttigieg de se retirer rapidement et sans chercher absolument à pousser au bout une candidature dont la trajectoire n’était manifestement pas sur le bon chemin, est tout à son honneur. Mais on ne peut pas s’empêcher de considérer que si l’ordre des primaires était différent, ou si tout simplement tous les états votaient en même temps, le risque de voir des épiphénomènes prendre une telle importance, serait grandement diminué, pour l’intérêt des partis eux-mêmes et aussi pour que tous les votes aient le même poids…