Si on pouvait s’attendre à des retraits après le Super Tuesday, l’annonce dimanche soir 1er mars, soit dès le lendemain de la primaire en Caroline du Sud, du retrait de Pete Buttigieg a été plutôt une surprise. Le lendemain midi, Amy Klobuchar arrêtait à son tour1Même si elle souhaitait absolument disputer la primaire le 3 mars dans « son » état (le Minnesota), elle pouvait difficilement se maintenir alors que Mayor Pete, qui lui disputait l’électorat modéré blanc et qui avait eu de bien meilleurs résultats qu’elle, avait déjà renoncé..
Les deux ex-candidats ont appelé à voter Joe Biden et insisté, même sans citer explicitement Bernie Sanders, sur les risques liés à la nomination d’un candidat trop radical. Les pressions du camp Biden et de l’appareil du parti démocrate ont sans doute été fortes sur ces deux candidats (il faudra d’ailleurs voir ce qu’ils ont potentiellement négocié : la place de vice-président sur le ticket Biden ? Un poste important dans une administration Biden? Un coup de pouce du parti démocrate pour l’avenir ?).
En attendant, le paysage de la primaire s’est considérablement éclairci, ce qui était important alors que de nombreux délégués (un tiers environ) sont en jeu ce mardi. Rappelons en effet que, en simplifiant un peu, seuls les candidats disposant de plus de 15% des voix dans un état peuvent bénéficier de délégués pour la convention. La dispersion des voix du camp modéré entre Biden, Buttigieg et Klobuchar, rendait difficile le franchissement de ce seuil dans certains états et peut-être même en Californie, avec donc la perspective de voir Sanders bénéficier des divisions pour remporter une part des délégués plus grande que son poids (déjà important) dans certains états.
Reste que ces efforts importants et « politiciens » pour essayer d’éviter la nomination de Bernie pourraient motiver encore plus les partisans de ce dernier. Sanders n’a d’ailleurs pas hésité à dénoncé les manipulations du parti pour l’écarter et en a profité pour cultiver son image anti-estabishment.
Surtout, en choisissant de se rassembler derrière Biden avant même Super Tuesday, l’appareil du parti démocrate fait plusieurs paris qu’on peut juger risqués.
Le premier, c’est de considérer que la très nette victoire de Biden en Caroline du Sud se reproduira dans les autres du Sud, et témoigne de manière générale de la capacité à rassembler le vote des minorités notamment afro-américaine. Or la Caroline du Sud a ses spécificités (60% de l’électorat démocrate est afro-américain, plutôt âgé : les autres états du Sud ont plutôt 30 à 40% d’afro-américains dans l’électorat démocrate) et Biden y a profité du soutien d’un cacique local du parti démocrate connu pour déterminer très fortement le vote afro-américain2Selon certains sondages sortis des urnes, près de la moitié des électeurs a déclaré que le soutien apporté à Joe Biden par Jim Clyburn (figure locale et nationale du Parti démocrate, actuellement un des leaders du parti démocrate à la chambre des représentants, donc l’élu afro-américain au rang le plus élevé dans la hiérarchie du parti) avait une influence sur leur vote. et, plus encore ici qu’ailleurs, du capital de sympathie dont bénéficie un ancien vice-président de Barack Obama.
Certes la dynamique créée est sans doute forte et les mauvais résultats de Buttigieg et Klobuchar dans l’électorat afro-américain étaient probablement rédhibitoires pour la suite. Mais des conclusions radicales ont été tirées de 4 primaires aux résultats contradictoires et représentant une faible part de l’électorat. Et si Biden n’a pas les résultats espérés dans le Sud le 3 mars et continue à peiner comme il l’a fait dans les états du Nord-Est, quelle sera l’option pour le camp modéré ?
Le deuxième pari, c’est de faire du vote afro-américain la clé de l’élection générale de novembre. Mayor Pete ou Klobuchar représentaient l’option de nominer quelqu’un peut-être capable de renverser les résultats de 2016 dans les états des Grands Lacs en ralliant l’électorat blanc ouvrier et rural théoriquement démocrate mais qui en 2016 n’a pas voté Clinton ou a même voté Trump.
En choisissant Biden, le parti semble penser que c’est plutôt le vote des minorités qui peut permettre de reconquérir ces états, mais surtout mise sur la conquête d’autres états. Cela reflète l’analyse de certains experts selon lesquels la carte électorale est en train de changer, les caractéristiques de Trump accentuant les évolutions démographiques et socio-économiques.
Les traditionnels « swing states » – i.e. les états « bascule » susceptibles de voter démocrate ou républicain suivant les élections et les candidats- seraient trop durs à reconquérir (l’Ohio, « swing state » par excellence depuis longtemps est considéré comme perdu) car Trump a sans doute répondu aux attentes de ses électeurs sur place, alors que d’autres états sont peut-être gagnables, comme en ont témoigné les élections intermédiaires de 2018.
Cela peut être lié à l’évolution démographique (l’Arizona, devenant la banlieue de la Californie, pourrait devenir démocrate), à une population plus réfractaire à Trump ou aux républicains ultra-conservateurs dans certains états du Sud (Georgie, Caroline du Nord – on notera d’ailleurs que la Caroline du Sud, dont la primaire aura été déterminante dans le processus de désignation du candidat démocrate, ne fait pas partie des états considérés comme gagnables par les démocrates en novembre !).
On notera ainsi qu’au-delà du ralliement de Buttigieg et Klobuchar, Biden a aussi reçu le soutien de Beto O’Rourke, qui a de peu échoué à devenir gouverneur du Texas en 2018, figure montante du parti jugée capable de rallier des votes latinos (la Floride faisant partie des états considérés clé pour novembre 2020).
Enfin, le troisième pari, c’est de miser sur un candidat au profil très classique en plus d’être un peu fragile. Car au-delà des faiblesses de Biden lui-même (un peu gaffeur avec une tendance à s’emmêler les pinceaux dans ses discours et dans les débats), il est le prototype du candidat à l’ancienne qui va mener une campagne très traditionnelle, à base de ralliement des figures du parti, de rappel de son passé glorieux d’élu et de vice-président, etc. Or, l’élection de Trump face à Hillary Clinton, l’engouement pour Bernie Sanders, mais aussi le succès d’un profil atypique comme celui de Buttigieg, traduisent une volonté de changement, voire de « dégagisme ».
Ce dégoût pour la politique classique et pour les élus de Washington pourrait bien à nouveau en 2020 être un des déterminants essentiels de l’élection de 2020 et Joe Biden n’a pas le meilleur profil dans ce contexte. Si on ajoute l’absence de vision d’avenir porteuse, de projet clair ou de mesures phares, quelles sont les armes de Biden face à ses trois adversaires : aujourd’hui Bernie et son « Medicare for all », Bloomberg le self-made man ancien maire de New York prêt à des mesures fortes sur le contrôle des armes et le changement climatique, puis peut-être plus tard Trump qui brandira sa haine de l’establishment et sa lutte acharnée contre l’immigration ?
Notons enfin pour nuancer que le parti démocrate n’a peut-être pas encore brûlé tous ses vaisseaux et tout miser sur Biden. Elizabeth Warren n’a pas renoncé et a sans doute été épargnée par les pressions, pour plusieurs raisons : d’une part parce qu’elle empiète sans doute des voix à Bernie Sanders et son retrait n’aurait sans doute particulièrement bénéficié à Biden. D’autre part parce qu’en cas d’absence de majorité des délégués pour Biden ou Sanders, et si elle survit aux prochaines échéances, elle peut être la candidate du consensus, progressive mais moins radicale que Bernie et moins dans l’affrontement avec le parti. Enfin parce qu’il aurait peut-être été difficile à assumer d’avoir en lice trois hommes blancs de plus de 77 ans pour représenter un parti qui revendique de porter l’étendard d’une société américaine ouverte, diverse et tournée vers l’avenir.